10.09.2008
Poème de Tenzin Woeser
Voici une traduction rapide d’un poème qui dit tellement de choses que, comme Claude Levenson, j’ai eu envie de le partager. Celle qui l’a écrit est devenue au fil des temps récents une voix écoutée, parfois entendue et répercutée, de la résilience tibétaine en Chine. Ses démêlés avec la bureaucratie officielle lui ont valu d’être licenciée et ostracisée : bien que d’éducation chinoise et écrivant en chinois, elle est restée profondément tibétaine, attachée aux valeurs de ses traditions et le défendant avec autant de cran que de sérénité. Interdite d’écriture, elle a vu ses blogs censurés, puis bloqués, tandis que son passeport lui est systématiquement refusé malgré plusieurs invitations à l’étranger.
Lors d’une tentative de retour à Lhassa avec son compagnon en août passé, le couple s’est vu contraint de repartir bien plus tôt que prévu : la jeune femme a été arrêtée, longuement interrogée, avertie de se tenir tranquille et avisée de quitter rapidement la ville. Ses impressions se passent de commentaire.
LA PEUR A LHASSA
Tenzin Woeser
Un adieu précipité à Lhassa
Maintenant cité de la peur
Un adieu précipité à Lhassa
Où la peur est plus grande que toutes les peurs d’après 59, 69 et 89 réunies*
Un adieu précipité à Lhassa
Où la peur se tapit dans votre esprit, dans le battement de votre coeur
Dans le silence lorsque l’on veut peut parler mais l’on se tait
Dans le noeud qui serre la gorge
Un adieu précipité à Lhassa
Où la peur constante est imposée par les légions armées
Par d’innombrables policiers avec leurs fusils
Par des policiers en civil au-delà de tout décompte
Et plus encore par la formidable machinerie de l’Etat jour et nuit derrière eux
Impossible cependant de diriger une caméra sur eux, ou ils pointent leur fusil sur vous,
Vous poussent peut-être dans un coin sans que nul n’en sache rien.
Un adieu précipité à Lhassa
Où la peur commence au Potala et croît à mesure où l’on va vers l’Est vers le quartier tibétain
Des pas lourds et menaçants montent de partout, mais de jour on n’en voit même pas l’ombre
Ils sont comme des démons invisibles le jour, l’horreur est pire encore, elle rend fou
Je suis passée quelquefois devant eux et leurs armes froides entre leurs mains
Un adieu précipité à Lhassa
Où la peur est maintenant scannée à chaque instant par les caméras qui parsèment les avenues, les rues et les bureaux,
Chaque monastère et chaque hall de temple
Toutes ces caméras
Qui enregistrent tout
Tournoyant du monde extérieur pour scruter l’intérieur de votre esprit
Zab zab chil, Ils nous épient – c’est devenu un mot de passe furtivement murmuré entre Tibétains
Un adieu précipité à Lhassa
La peur à Lhassa me fend le coeur. J’ai réussi à l’écrire.
Le 23 août 2008, sur la route en quittant Lhassa
*allusion au soulèvement de Lhassa de 1959 qui a été réprimé dans le sang et a marqué le début de l’exil pour le Dalaï-lama et les siens, ainsi qu’aux protestations antichinoises des années 1969 et 1989, également brutalement réprimées
11:31 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note




Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://tibetlibre.hautetfort.com/trackback/1792893
Ecrire un commentaire